Peut-on vivre une expérience authentique au cœur du Yasuni en Amazonie équatorienne ? Nous avons partagé le quotidien d‘un peuple autochtone du parc national, peu habitué à recevoir des voyageurs. Entre chasse, cabane sans confort, rituels et questions éthiques : voici notre immersion brute chez les Waorani.
Arriver dans le parc national Yasuni, au cœur du territoire waorani
Le Río Napo était large et brun et d’une quiétude solenelle, du moins en apparence.
Depuis Coca, ultime ville avant l’immensité forestière, les secousses du trajet avaient déjà commencé à modifier l’atmosphère qui nous entourait. Sur la route en bus local vers le quai d’embarquement, nous avons traversé le début de la jungle, mais aussi des zones défrichées, des structures métalliques, des torchères laissant échapper une fumée fine au milieu des arbres millénaires. Le pétrole était là, bien visible, grignotant peu à peu la forêt équatorienne.

Puis est venu le fleuve… et c’est tout ! On avait rendez-vous ici pourtant… Nous avons attendu plusieurs heures le bateau qui devait nous amener en profondeur dans le Yasuni. Nous apprendrons plus tard que les Waorani s’étaient trompés de jour pour venir nous chercher. On comprend alors que la notion du temps, des jours, du calendrier n’a pas tout à fait la même importance ici.
Après de longues heures d’attente, miracle : un bateau d’un village voisin arrive enfin. L’équipage n’est pas waorani, mais il doit nous conduire jusqu’à eux. Normalement, il faut environ cinq heures de bateau pour rejoindre le village. Nous partons vers 14h. La lumière descend doucement sur l’eau. Les berges défilent, hautes, denses, presque impénétrables. Déjà, on ressent l’impression de prénétrer dans un monde à part, un territoire sacré d’un vert intense et grouillant d’une faune bien cachée.



À quelques kilomètres du village waorani, un immense arbre bloque la rivière depuis plusieurs jours. Manifestement, les Waorani ignoraient cet obstacle… et pour cause : ils vivent en autonomie et n’ont aucune raison de venir régulièrement jusqu’à Coca.

On tente de passer au-dessus avec le bateau. Impossible. Demi-tour. Nous accostons dans un petit village voisin pour chercher une tronçonneuse. Il n’y en a pas. L’option de camper sur une plage du fleuve est évoquée. Finalement, nous votons : on débarque et on termine à pied. Lampes à la main ou au front comme seule lumière pour éclairer à peine nos pas. Et sacs lourds sur les épaules : nourriture, eau potable et affaires pour une semaine. Puis, deux heures de marche dans le noir.
Oui, dans le noir et dans la jungle… Marcher en Amazonie sans voir où poser les mains ou les pieds remet vite à sa place. Racines glissantes, épines acérées, boue collante, insectes inconnus, branches basses, ombres qui se faufilent, bruissements soudains… On devine plus qu’on ne voit. On avance pourtant.
Nous arrivons vers minuit dans un village dont on distingue à peine le contour. Notre cabane en bois est là, simple, ouverte, presque nue. Aucun lit : nous dormons à même les planches, trop épuisés pour résister au sommeil.
Le lendemain matin, au réveil, le paysage apparaît. Le village, la rivière, la forêt partout. Un choc visuel, un vert intense, profond, envoutant. Un univers somptueux.

Nous venions d’entrer sur le territoire waorani, au cœur du Parc national Yasuni. Et très vite, une sensation s’est imposée : ici, nous n’étions pas chez nous… mais nous étions déjà accueillis avec des sourires et une curiosité sincère.
Comment on s’est retrouvés là, au milieu d’un peuple d’Amazonie ?
Cette semaine chez les Waorani n’était pas prévue dans un itinéraire. Elle n’était pas vendue dans une brochure. Elle ne figurait sur aucun site de réservation d’un séjour en Amazonie.

Pendant un an, nous avons été enseignants à Cuenca. Une collègue équatorienne avait rencontré, presque par hasard, une femme waorani nommée Kigui. C’est l’une des premières de sa génération à vivre entre deux mondes : son village au cœur du Yasuni, et Quito. Au fil des échanges, Kigui parle de son territoire, et de certaines familles qui subissent la pression des compagnies pétrolières. Son idée était simple : accueillir occasionnellement quelques voyageurs pour montrer leur mode de vie et prouver que la forêt peut être valorisée autrement. Quelques mois plus tard, nous faisions partie des premiers à nous rendre chez les Waorani…

Il n’y avait pas de tarif officiel. C’était un prix “ami”. Nous avons acheté nous-mêmes des vivres au marché de Coca, participé à l’essence du bateau et rémunéré un cuisinier du village. On nous a proposé un traducteur ; nous avons refusé. Nous parlions déjà espagnol. Même si une partie du village parle waorani et non espagnol, nous voulions des échanges directs, même imparfaits.
Nous avons dormi dans une cabane en bois inutilisée, sans lit, sans murs fermés. Pas de programme. Pas d’activités organisées pour nous. Nous nous sommes simplement joints à leur quotidien.

Qui sont les Waorani aujourd’hui ?
Les Waorani vivent au cœur du Parc national Yasuni. Ils habitent la forêt depuis des siècles, en groupes nomades, refusant tout contact avec les étrangers.
En janvier 1956, cinq missionnaires américains tentent d’entrer en relation avec eux. Ils sont tués. Deux ans plus tard, un premier contact pacifique est établi avec l’aide d’une femme waorani qui avait quitté la forêt. À partir de là commence ce que l’on appelle la “pacification”.
Les Waorani que nous avons rencontrés se définissent aujourd’hui comme des « contactés« . Cela signifie qu’ils ont désormais des liens avec le monde extérieur. Mais il existe encore des groupes non contactés, notamment les Tagaeri et les Taromenani. Eux refusent tout contact, y compris, dorénavant, avec les Waorani “pacifiés”. Les rencontres peuvent être violentes. Les Waorani nous ont expliqué qu’il vaut mieux éviter toute proximité avec ces groupes qui veulent simplement qu’on les laisse en paix.
La chasse reste centrale dans l’identité des Waorani. Beaucoup utilisent encore la longue sarbacane. Un vieux fusil circule aussi dans le village, obtenu il y a plusieurs décennies lors des premiers contacts missionnaires. Le chef préfère sa sarbacane : pour lui, c’est plus qu’un outil, c’est un héritage. Une fierté aussi. Lorsqu’il revenait de la chasse, il nous présentait ses trophées, tués à l’aide de sa sarbacane.

Et la nouvelle génération dans tout ça ? On sent une transition. L’ancienne génération ne parle pas espagnol. Les plus jeunes apprennent à l’école et s’intéressent au monde extérieur. Ils veulent en savoir plus sur les marques de vêtements connues et les films sortis au cinéma…

Aujourd’hui, les villages sont aussi divisés face au pétrole. Certains acceptent l’argent proposé pour exploiter les terres. D’autres refusent. La famille qui nous a accueillis fait partie de ceux qui s’opposent à la vente et cherchent des alternatives. Entre isolement et modernité, l’équilibre reste fragile.
Dormir chez les Waorani : cabane sans confort en Amazonie
Nous dormions dans notre cabane, en bois sur pilotis. Fenêtres sans vitres, toit en tôle, un simple plancher : voilà pour le tour de notre logement. Il y avait une porte qui fermait mal et un petit escalier en bois pour y accéder. Aucun lit… aucun mobilier d’ailleurs !
Cette cabane ne servait plus vraiment. Nous avons dormi à même les planches, sur une fine couverture. Le bois est dur. On sent chaque mouvement. Chaque réveil est immédiat.
Autour de nous, le village était dispersé. Une dizaine de cabanes, plus ou moins grandes, plus ou moins ouvertes, appartenant à un cousin ou un oncle. Elles étaient espacées de quelques mètres seulement, reliées par des sentiers de terre. Pas de mobilier, ou parfois un banc fabriqué à la main, un hamac tressé, quelques planches surélevées servant d’espace de couchage et des couvertures. Parfois un petit jardin cultivé à côté : manioc, bananes, quelques plantes comestibles.


À quelques mètres de notre cabane se trouvait une grande structure ouverte, comme une immense tente canadienne, avec un toit en feuilles. C’était l’un des espaces communs. Des bancs en bois, un foyer pour cuisiner : c’est là que nous prenions souvent nos repas, avec l’eau potable que nous avions apportée depuis El Coca.
Les femmes waoranis venaient parfois dans cet espace pour tresser des paniers et des sacs en fibres végétales, qu’elles coloraient avec des pigments naturels.



Dans ce toit de feuilles vivaient des insectes : araignées, gros cafards… Parfois, ils atterrissaient sur le sol. Un soir, une grosse araignée est tombée lourdement par terre dans un « boum » sourd…. Nous avons levé les lampes frontales. Elle était là, massive immobile et silencieuse : une araignée banane ! Elle a été tuée immédiatement. Ici, certaines choses ne se discutent pas et cette araignée et l’une des plus dangeureuses de l’Amazonie.
Un peu plus loin se trouvait la grande cabane familiale, toujours animée. Un feu y brûlait presque en permanence. Des morceaux de viande (singe, cochon sauvage) grillaient lentement au-dessus des braises. C’était le cœur vivant du village. On s’y rendait parfois pour manger tous ensemble.



Oui, j’ai goûté du singe. Pas si mauvais. Mais la vue des pieds et des mains, aux formes si humaines, brûlant dans le foyer… c’est une image qui marque. La fumée s’infiltre partout. Elle imprègne les vêtements, la peau, les cheveux. L’odeur devient familière.
A la tombée de la nuit, une fois dans notre cabane, protégés tant bien que mal par la moustiquaire que nous avions apportée, on comprend vite que la jungle ne dort pas. Les insectes bourdonnent. Les singes hurleurs lancent leurs cris graves au loin. Des bruissements surgissent sans prévenir. On ne sait jamais si c’est un lézard, un rongeur, un serpent… ou simplement une branche qui tombe.

Il fait chaud. Très chaud. L’air est humide. Les moustiques trouvent toujours un passage. Et pourtant, au bout de quelques nuits, le corps s’adapte. Les bruits deviennent un fond sonore. Le bois devient normal et le confort change de définition.
Ça y est. Nous faisons un peu partie du village. Nous ne sommes plus isolés. Nous nous intégrons au paysage.
Chasse, pêche et sang dans l’eau
La chasse n’est pas une activité folklorique ici. C’est la base.
La première fois que nous sommes partis à la chasse avec les waoranis, c’était de nuit en barque. Un Waorani tenait le fusil. Deux autres éclairaient les berges avec de puissantes lampes. Nous étions à l’arrière de la pirogue, silencieux. Le fleuve était noir, les rives épaisses. On scrutait les reflets dans l’obscurité. Soudain, une tir dans un éclat de détonnation. Un pécari avait été touché sur la berge, mais il s’est enfui dans la forêt. Nous avons accosté. Le chasseur est parti seul à sa recherche. Puis plus rien, plus un bruit. Dix minutes d’attente dans une quasi-obscurité, entourés par la jungle dense et invisible. Aucun son, juste l’impression d’être minuscules. Et puis il est revenu, le pécari mort dans les bras. Il sera mangé le lendemain.



Une autre fois, nous avons vu le chef partir avec sa grande sarbacane. Il est revenu, fier, avec un cochon sauvage sur les épaules. Il a déposé l’animal au sol et a utilisé les lianes végétales qui servaient à attacher les pattes pour fouetter légèrement quelques enfants qui riaient autour de lui. On nous a expliqué que c’était un rituel destiné à transmettre “l’esprit de la chasse”. Ces gestes peuvent surprendre vus de l’extérieur. Ici, ils s’inscrivent dans un système de transmission. La chasse n’est pas un loisir : c’est une compétence, une nécessité, un apprentissage.


Un autre jour, en revenant d’une randonnée, nous avons croisé un groupe de chasseurs. Parmi les animaux rapportés : un singe et son petit. La femelle avait été tuée. Le petit, vivant, s’accrochait encore à son corps. Ils l’ont ramené au village pour l’élever. Cette scène nous a bouleversés. La chasse est nécessaire : elle n’est ni romantique ni cruelle. Elle est fonctionnelle, intégrée au cycle de la forêt.

Nous avons aussi pêché des piranhas dans un lac entouré d’une végétation dense. Du sang de pécari avait été mis de côté pour attirer les poissons. La couleur rouge se mélangeait à l’eau brune. Ce jour-là, nous sommes repartis sans rien, mais nous avons vu quelques piranhas fendre le calme relatif de la surface… et, au loin, quelques yeux de caïmans.


Ensuite, nous sommes allés nous baigner dans le fleuve qui coulait non loin de là. Se plonger dans cette eau opaque et chaude, sans voir ce qui nous frôle (un poisson, une branche, un serpent peut-être ?), demande une forme de lâcher-prise…
Le danger dans la forêt amazonienne : la vision des Waorani
La forêt est vivante, grouillante, mystérieuse. Et potentiellement dangereuse. Elle te recouvre entièrement, t’enlace de ses bras verts, au point de presque t’étouffer… et pourtant, on y ressent une liberté intense.
Nous avons croisé des serpents fer-de-lance. Vu des araignées banane accrochées aux troncs. Admiré des fourmis balle. Observé, au loin, des yeux de caïmans à la surface de l’eau. Entendu des bruits dans les feuilles sans toujours savoir ce qui s’y cachait. Chaque pas demande une attention particulière, surtout quand on ne connaît pas le terrain.


Et pourtant… Les enfants circulent seuls. Parfois nus, parfois avec une simple machette à la main. À quatre ou cinq ans, ils partent dans la forêt comme on traverserait une cour d’école. Ils grimpent, coupent, explorent. Leur autonomie est déconcertante. Ce qui nous semble risqué fait partie de leur quotidien.

Un soir, nous avons évoqué les serpents, notamment celui que les Waorani appellent avec une certaine ironie “24 heures” : si tu te fais mordre, tu aurais environ une journée pour trouver un remède… Mais, nous ont-ils expliqué, tout est déjà là dans l’Amazonie. Dans une plante, une racine, une écorce : il existerait toujours une substance capable de guérir ou ralentir le poison. Rien n’est totalement sans solution. La forêt contient aussi ses propres antidotes.


Le chef nous a dit calmement que le vrai danger n’était pas là. « Le vrai danger, c’est l’homme. » Les compagnies pétrolières, les machines, les routes et la forêt surexpolitée que l’on détruit.
Dans cet environnement que nous percevons comme hostile, eux se sentent chez eux. Le danger, pour eux, vient d’ailleurs.
Fête traditionnelle waorani et mariage symbolique au village

Un soir, le village a changé de rythme. Il y avait des préparatifs dans une grande cabane à l’écart, ouverte aux vents et à la joie de vivre. Les femmes ont sorti des pigments naturels et ont commencé à nous peindre le visage avec précision. Des lignes rouges, des motifs géométriques, des symboles traditionnels. Pour les femmes, des formes en masque autour des yeux ; pour les hommes, des vagues et des points tracés sur les joues et le front.



On ne nous expliquait pas tout. On nous faisait entrer dans quelque chose. Peu à peu, les chants ont commencé. Il y avait aussi des instruments, de courtes flûtes en bois aux sons aigus et répétitifs. D’abord les femmes ont dansé, tournant en rond comme un seul corps. Leurs mouvements étaient coordonnés. Puis ce fut au tour des hommes, plus bruyants, plus rythmés. Nous avons fini par nous intégrer à ces cercles, à ces pas répétés. Les voix étaient graves ou aigues, presque hypnotiques. Les corps se rapprochaient.

À un moment donné, plusieurs Waorani sont venus vers nous. Ils savaient que nous étions en couple et ont proposé de mettre en scène un mariage. Ils nous ont demandé de nous asseoir. C’était très intimidant.
Nous étions au centre. Les membres de la famille formaient un cercle serré autour de nous. On ne voyait plus que des corps et des visages peints qui chantaient et dansaient. Les chants montaient. Les épaules nous frôlaient. On sentait la chaleur, la proximité, la force du groupe. Ils ont rejoué une union, à leur manière.


C’était à la fois impressionnant et profondément émouvant. Une façon de nous inclure, de nous montrer que, chez eux, l’union est un acte collectif, communautaire.
Plus tard, dans un moment beaucoup plus léger, j’ai sorti le drone. Les enfants n’avaient jamais vu cela. Le petit appareil a décollé au-dessus du village et leurs rires se sont dispersés dans l’immense jungle. Ils couraient en dessous, levaient les bras, criaient. J’ai même confié la manette à certains d’entre eux, qui ont tenté de le piloter avec plus ou moins de succès (mais sans casse !)

Le contraste était frappant. Entre traditions et curiosité pour le monde extérieur, entre chants anciens et technologie moderne, quelque chose se rencontrait. Ce soir-là, nous étions plus que des visiteurs.
Bien sûr, nous ne nous faisons pas d’illusions : nous n’étions là que de passage. Mais cette volonté de nous accueillir, de nous montrer, de nous faire vivre leur fête et de nous intégrer à ce moment-là était profondément touchante. D’une certaine manière, nous faisions partie du cercle.
Visiter un village waorani : immersion ou intrusion ?

Une question s’est imposée, surtout lors des premières heures dans le village. Étions-nous invités… ou étions-nous une intrusion ?
Au début, mon appareil photo est resté dans mon sac. Je n’osais pas le sortir. Tout me paraissait fascinant, mais je ne voulais pas franchir une limite invisible. Ce n’est qu’au deuxième jour, lorsque nous avions commencé à nous apprivoiser les uns les autres, que j’ai demandé la permission de photographier.


Il n’y a pas eu de gêne. Les choses se sont faites naturellement. Certains posaient même, fiers d’une prise de chasse, d’un bijou, d’un jeu improvisé. Il y avait de la confiance. Avant de quitter le village, j’ai demandé explicitement si je pouvais utiliser ces images pour mon blog. Je me suis assuré qu’ils comprenaient bien ce que cela impliquait.
Et pourtant… Lorsque j’ai publié certaines photos, les réactions ont été contrastées. Beaucoup de messages enthousiastes des lecteurs. Mais aussi des commentaires plus agressifs :
« Laissez-les tranquilles ! Ils veulent vivre sans contact ! »

Alors étais-je légitime ? Malgré leur accord, avais-je le droit d’être là ? De photographier ? De publier ? Je n’ai pas de réponse définitive.
Nous n’étions pas un groupe organisé, pas un lodge, pas un projet structuré. Nous faisions partie des premiers à venir dans cette logique d’“alternative”. L’organisation était sommaire, le confort inexistant, rien n’était pensé pour adapter leur quotidien à notre présence. Pas d’activités programmées, pas d’horaires fixes, pas d’“atelier chocolat” ou de randonnée calibrée. Tout était spontané, imprévu. Cette immersion n’avait rien à voir avec notre expérience précédente en Amazonie, notamment lors de notre séjour dans la réserve de Cuyabeno, beaucoup plus structuré et organisé. Si tu hésites entre une immersion chez les Waorani dans le Yasuni et un séjour plus classique à Cuyabeno, nous avons détaillé les différences sont peut-être les rencontres.
Même la logistique reflétait ce tâtonnement : impossibilité de les contacter depuis l’extérieur, erreur de jour pour notre arrivée, inconfort de la cabane… Une forme de désorganisation qui, paradoxalement, faisait du bien. Rien n’était lissé, rien n’était scénarisé.


Une autre anecdote : le cuisinier waorani. Il avait été sollicité spécialement pour notre venue. Il préparait les repas avec sérieux, mais nous ressentions un léger malaise. L’impression fugace d’être les “Blancs” arrivant sur une terre qui n’était pas la leur. Comme si notre présence introduisait un déséquilibre.
Pour atténuer cela, nous avons essayé d’aider : alimenter le feu, préparer la nourriture, participer aux tâches. Mais on ne sait jamais vraiment où se placer. Aider peut être utile. Aider peut aussi déranger.
Nous étions, d’une certaine manière, des pionniers malgré nous. Une tentative, dans le cadre d’un projet encore balbutiant pour valoriser leur territoire autrement. La famille qui nous accueillait cherchait une alternative au pétrole. Refuser l’argent des compagnies est un choix fort. Mais il faut vivre, nourrir les enfants, du carburant, des outils.
Accueillir ponctuellement quelques voyageurs pouvait être une solution. Montrer que la forêt a une valeur sans être détruite. Mais cela soulève des questions essentielles.
À partir de quand l’échange devient-il spectacle ?
À partir de quand la curiosité devient-elle consommation ?
Le tourisme peut être une alternative. Il peut aussi devenir une pression supplémentaire. Tout dépend de l’échelle, de l’intention et du respect.
Nous ne nous sommes jamais sentis face à une mise en scène forcée. Ce que nous avons vécu était brut, imparfait, mais sincère. Nous étions là avec notre regard, notre appareil photo, notre capacité à raconter ensuite. Nous sommes repartis avec plus de questions que de réponses. Et peut-être que c’est sain.
Les Waorani aujourd’hui : entre traditions et modernité
Dans le village, deux temporalités coexistent.
L’ancienne génération vit encore presque entièrement selon les codes traditionnels. Elle parle peu ou pas espagnol. Elle possède une connaissance intime de la forêt. Une manière d’habiter le territoire sans le questionner. La chasse, les plantes, les récits transmis oralement : tout semble inscrit dans une continuité.

Et puis il y a les enfants. Un professeur envoyé par le gouvernement vient régulièrement donner cours dans une petite école située à plusieurs kilomètres qui se situe au coeur d’un autre village Waorani. On y apprend l’espagnol, les bases de la lecture, les mathématiques, et un peu du monde extérieur. Le gouvernement a même fait installer récemment quelques panneaux solaires pour que les enfants puissent lire leurs devoirs lorsque la nuit tombe, à la lueur d’une lampe faible qui attire les moustiques.


Les plus jeunes naviguent déjà entre deux univers. Ils ne posaient pas tant de questions (peut-être par timidité) mais on sentait la curiosité. Il y avait un téléphone portable dans le village. Il ne servait pas à téléphoner : aucun réseau. Mais lorsque Kigui partait quelques jours à Quito, elle en profitait pour télécharger des dessins animés. Alors, face à un écran de quatorze centimètres de diagonale, six petites têtes se serraient pour regarder le dernier Disney. La scène était frappante.
On sent alors que la forêt n’est plus le seul horizon possible. Ce n’est pas une rupture brutale. C’est une bascule lente, discrète, presque imperceptible au quotidien. Mais elle est réelle.
Les aînés parlent peu de cela. Le chef et sa femme aiment évoquer le passé, les guerres intestines, la vie d’autrefois, les traditions. Les jeunes, eux, oscillent entre fierté de leur culture et attrait pour un ailleurs qu’ils imaginent plus confortable, plus moderne.


Que deviendra cette génération ? Resteront-ils chasseurs ? Deviendront-ils enseignants, guides, employés des compagnies pétrolières ? Partiront-ils vivre en ville ? Ce qui est certain, c’est que la culture waorani n’est pas figée. Elle évolue, comme toutes les cultures. Sous pression, sous influence. Par choix aussi.
Quitter le village waorani : le retour à la ville
Le départ est arrivé sans bruit, plus vite que nous ne l’aurions voulu. Les sacs étaient prêts. La barque nous attendait sur la berge. Le fleuve avait la même couleur qu’à l’aller, mais nous ne le regardions plus de la même manière.
Avant de partir, nous avons fait un peu de troc. C’était joyeux et détendu. Certains objets que nous avions apportés étaient de véritables trésors ici, notamment des bottes en caoutchouc et des lampes frontales. Avec mes bottes taille 45, je n’ai pas eu beaucoup de succès… mais Émilie a pu échanger les siennes contre des bijoux tressés. J’ai laissé les miennes en cadeau : sait-on jamais ?

Puis il n’y a pas eu de grand discours. Juste quelques poignées de main, des sourires retenus, des accolades. Les enfants sont restés sur la rive pendant que le moteur démarrait. Nous revoilà partis sur l’eau…
Il y avait une tristesse douce. Celle des rencontres qui n’ont pas besoin de promesses. Nous savions que nous étions venus pour un temps. Eux le savaient aussi. Et pourtant, quelque chose s’était tissé.

Le village s’est éloigné. La forêt a repris sa place, dense, indifférente. Je vous épargne l’obstacle du grand arbre toujours en travers du fleuve, qui n’avait pas bougé d’un millimètre. Sur le retard accumulé, sur les bus lents de l’Équateur, pas un mot non plus. Nous sommes partis à cinq heures du matin du village waorani. Nous sommes arrivés à Cuenca le lendemain à 7h30. Juste le temps de prendre une vraie douche. À 8h15, le travail à l’école française de Cuenca reprenait. D’autres enfants. D’autres cultures. D’autres joies.
Nous sommes repartis avec des images, des odeurs de fumée, des voix graves dans la nuit. Et une question demeure : qui protège réellement la forêt… et de qui ?
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