En immersion chez les Waoranis

Une semaine dans la jungle équatorienne

Peut-on vivre une expĂ©rience authentique au cƓur du Yasuni en Amazonie Ă©quatorienne ? Nous avons partagĂ© le quotidien d‘un peuple autochtone du parc national, peu habituĂ© Ă  recevoir des voyageurs. Entre chasse, cabane sans confort, rituels et questions Ă©thiques : voici notre immersion brute chez les Waorani.

Arriver dans le parc national Yasuni, au cƓur du territoire waorani

Le RĂ­o Napo Ă©tait large et brun et d’une quiĂ©tude solenelle, du moins en apparence.

Depuis Coca, ultime ville avant l’immensitĂ© forestiĂšre, les secousses du trajet avaient dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  modifier l’atmosphĂšre qui nous entourait. Sur la route en bus local vers le quai d’embarquement, nous avons traversĂ© le dĂ©but de la jungle, mais aussi des zones dĂ©frichĂ©es, des structures mĂ©talliques, des torchĂšres laissant Ă©chapper une fumĂ©e fine au milieu des arbres millĂ©naires. Le pĂ©trole Ă©tait lĂ , bien visible, grignotant peu Ă  peu la forĂȘt Ă©quatorienne.

La ville de « Coca« , oĂč l’on transite pour se rendre dans le Yasuni

Puis est venu le fleuve… et c’est tout ! On avait rendez-vous ici pourtant… Nous avons attendu plusieurs heures le bateau qui devait nous amener en profondeur dans le Yasuni. Nous apprendrons plus tard que les Waorani s’étaient trompĂ©s de jour pour venir nous chercher. On comprend alors que la notion du temps, des jours, du calendrier n’a pas tout Ă  fait la mĂȘme importance ici.

AprĂšs de longues heures d’attente, miracle : un bateau d’un village voisin arrive enfin. L’équipage n’est pas waorani, mais il doit nous conduire jusqu’à eux. Normalement, il faut environ cinq heures de bateau pour rejoindre le village. Nous partons vers 14h. La lumiĂšre descend doucement sur l’eau. Les berges dĂ©filent, hautes, denses, presque impĂ©nĂ©trables. DĂ©jĂ , on ressent l’impression de prĂ©nĂ©trer dans un monde Ă  part, un territoire sacrĂ© d’un vert intense et grouillant d’une faune bien cachĂ©e.

Le soleil dĂ©cline sur le fleuve et l’arrivĂ©e est encore loin

À quelques kilomĂštres du village waorani, un immense arbre bloque la riviĂšre depuis plusieurs jours. Manifestement, les Waorani ignoraient cet obstacle
 et pour cause : ils vivent en autonomie et n’ont aucune raison de venir rĂ©guliĂšrement jusqu’à Coca.

Un obstacle sur le chemin….

On tente de passer au-dessus avec le bateau. Impossible. Demi-tour. Nous accostons dans un petit village voisin pour chercher une tronçonneuse. Il n’y en a pas. L’option de camper sur une plage du fleuve est Ă©voquĂ©e. Finalement, nous votons : on dĂ©barque et on termine Ă  pied. Lampes Ă  la main ou au front comme seule lumiĂšre pour Ă©clairer Ă  peine nos pas. Et sacs lourds sur les Ă©paules : nourriture, eau potable et affaires pour une semaine. Puis, deux heures de marche dans le noir.

Oui, dans le noir et dans la jungle… Marcher en Amazonie sans voir oĂč poser les mains ou les pieds remet vite Ă  sa place. Racines glissantes, Ă©pines acĂ©rĂ©es, boue collante, insectes inconnus, branches basses, ombres qui se faufilent, bruissements soudains
 On devine plus qu’on ne voit. On avance pourtant.

Nous arrivons vers minuit dans un village dont on distingue Ă  peine le contour. Notre cabane en bois est lĂ , simple, ouverte, presque nue. Aucun lit : nous dormons Ă  mĂȘme les planches, trop Ă©puisĂ©s pour rĂ©sister au sommeil.

Le lendemain matin, au rĂ©veil, le paysage apparaĂźt. Le village, la riviĂšre, la forĂȘt partout. Un choc visuel, un vert intense, profond, envoutant. Un univers somptueux.

Nous venions d’entrer sur le territoire waorani, au cƓur du Parc national Yasuni. Et trĂšs vite, une sensation s’est imposĂ©e : ici, nous n’étions pas chez nous
 mais nous Ă©tions dĂ©jĂ  accueillis avec des sourires et une curiositĂ© sincĂšre.

Comment on s’est retrouvĂ©s lĂ , au milieu d’un peuple d’Amazonie ?

Cette semaine chez les Waorani n’était pas prĂ©vue dans un itinĂ©raire. Elle n’était pas vendue dans une brochure. Elle ne figurait sur aucun site de rĂ©servation d’un sĂ©jour en Amazonie.

coucher de soleil Yasuni
Beauté du parc Yasuni

Pendant un an, nous avons Ă©tĂ© enseignants Ă  Cuenca. Une collĂšgue Ă©quatorienne avait rencontrĂ©, presque par hasard, une femme waorani nommĂ©e Kigui. C’est l’une des premiĂšres de sa gĂ©nĂ©ration Ă  vivre entre deux mondes : son village au cƓur du Yasuni, et Quito. Au fil des Ă©changes, Kigui parle de son territoire, et de certaines familles qui subissent la pression des compagnies pĂ©troliĂšres. Son idĂ©e Ă©tait simple : accueillir occasionnellement quelques voyageurs pour montrer leur mode de vie et prouver que la forĂȘt peut ĂȘtre valorisĂ©e autrement. Quelques mois plus tard, nous faisions partie des premiers Ă  nous rendre chez les Waorani…

Il n’y avait pas de tarif officiel. C’était un prix “ami”. Nous avons achetĂ© nous-mĂȘmes des vivres au marchĂ© de Coca, participĂ© Ă  l’essence du bateau et rĂ©munĂ©rĂ© un cuisinier du village. On nous a proposĂ© un traducteur ; nous avons refusĂ©. Nous parlions dĂ©jĂ  espagnol. MĂȘme si une partie du village parle waorani et non espagnol, nous voulions des Ă©changes directs, mĂȘme imparfaits.

Nous avons dormi dans une cabane en bois inutilisĂ©e, sans lit, sans murs fermĂ©s. Pas de programme. Pas d’activitĂ©s organisĂ©es pour nous. Nous nous sommes simplement joints Ă  leur quotidien.

Notre cabane dans le village

Qui sont les Waorani aujourd’hui ?

Les Waorani vivent au cƓur du Parc national Yasuni. Ils habitent la forĂȘt depuis des siĂšcles, en groupes nomades, refusant tout contact avec les Ă©trangers.

En janvier 1956, cinq missionnaires amĂ©ricains tentent d’entrer en relation avec eux. Ils sont tuĂ©s. Deux ans plus tard, un premier contact pacifique est Ă©tabli avec l’aide d’une femme waorani qui avait quittĂ© la forĂȘt. À partir de lĂ  commence ce que l’on appelle la “pacification”.

Les Waorani que nous avons rencontrĂ©s se dĂ©finissent aujourd’hui comme des « contactĂ©s« . Cela signifie qu’ils ont dĂ©sormais des liens avec le monde extĂ©rieur. Mais il existe encore des groupes non contactĂ©s, notamment les Tagaeri et les Taromenani. Eux refusent tout contact, y compris, dorĂ©navant, avec les Waorani “pacifiĂ©s”. Les rencontres peuvent ĂȘtre violentes. Les Waorani nous ont expliquĂ© qu’il vaut mieux Ă©viter toute proximitĂ© avec ces groupes qui veulent simplement qu’on les laisse en paix.

La chasse reste centrale dans l’identitĂ© des Waorani. Beaucoup utilisent encore la longue sarbacane. Un vieux fusil circule aussi dans le village, obtenu il y a plusieurs dĂ©cennies lors des premiers contacts missionnaires. Le chef prĂ©fĂšre sa sarbacane : pour lui, c’est plus qu’un outil, c’est un hĂ©ritage. Une fiertĂ© aussi. Lorsqu’il revenait de la chasse, il nous prĂ©sentait ses trophĂ©es, tuĂ©s Ă  l’aide de sa sarbacane.

Le chef du village et sa longue sarbacane

Et la nouvelle gĂ©nĂ©ration dans tout ça ? On sent une transition. L’ancienne gĂ©nĂ©ration ne parle pas espagnol. Les plus jeunes apprennent Ă  l’école et s’intĂ©ressent au monde extĂ©rieur. Ils veulent en savoir plus sur les marques de vĂȘtements connues et les films sortis au cinĂ©ma


Aujourd’hui, les villages sont aussi divisĂ©s face au pĂ©trole. Certains acceptent l’argent proposĂ© pour exploiter les terres. D’autres refusent. La famille qui nous a accueillis fait partie de ceux qui s’opposent Ă  la vente et cherchent des alternatives. Entre isolement et modernitĂ©, l’équilibre reste fragile.

Dormir chez les Waorani : cabane sans confort en Amazonie

Nous dormions dans notre cabane, en bois sur pilotis. FenĂȘtres sans vitres, toit en tĂŽle, un simple plancher : voilĂ  pour le tour de notre logement. Il y avait une porte qui fermait mal et un petit escalier en bois pour y accĂ©der. Aucun lit
 aucun mobilier d’ailleurs !

Cette cabane ne servait plus vraiment. Nous avons dormi Ă  mĂȘme les planches, sur une fine couverture. Le bois est dur. On sent chaque mouvement. Chaque rĂ©veil est immĂ©diat.

Autour de nous, le village Ă©tait dispersĂ©. Une dizaine de cabanes, plus ou moins grandes, plus ou moins ouvertes, appartenant Ă  un cousin ou un oncle. Elles Ă©taient espacĂ©es de quelques mĂštres seulement, reliĂ©es par des sentiers de terre. Pas de mobilier, ou parfois un banc fabriquĂ© Ă  la main, un hamac tressĂ©, quelques planches surĂ©levĂ©es servant d’espace de couchage et des couvertures. Parfois un petit jardin cultivĂ© Ă  cĂŽtĂ© : manioc, bananes, quelques plantes comestibles.

À quelques mĂštres de notre cabane se trouvait une grande structure ouverte, comme une immense tente canadienne, avec un toit en feuilles. C’était l’un des espaces communs. Des bancs en bois, un foyer pour cuisiner : c’est lĂ  que nous prenions souvent nos repas, avec l’eau potable que nous avions apportĂ©e depuis El Coca.
Les femmes waoranis venaient parfois dans cet espace pour tresser des paniers et des sacs en fibres vĂ©gĂ©tales, qu’elles coloraient avec des pigments naturels.

Dans ce toit de feuilles vivaient des insectes : araignĂ©es, gros cafards
 Parfois, ils atterrissaient sur le sol. Un soir, une grosse araignĂ©e est tombĂ©e lourdement par terre dans un « boum Â» sourd…. Nous avons levĂ© les lampes frontales. Elle Ă©tait lĂ , massive immobile et silencieuse : une araignĂ©e banane ! Elle a Ă©tĂ© tuĂ©e immĂ©diatement. Ici, certaines choses ne se discutent pas et cette araignĂ©e et l’une des plus dangeureuses de l’Amazonie.

Un peu plus loin se trouvait la grande cabane familiale, toujours animĂ©e. Un feu y brĂ»lait presque en permanence. Des morceaux de viande (singe, cochon sauvage) grillaient lentement au-dessus des braises. C’était le cƓur vivant du village. On s’y rendait parfois pour manger tous ensemble.

Oui, j’ai goĂ»tĂ© du singe. Pas si mauvais. Mais la vue des pieds et des mains, aux formes si humaines, brĂ»lant dans le foyer
 c’est une image qui marque. La fumĂ©e s’infiltre partout. Elle imprĂšgne les vĂȘtements, la peau, les cheveux. L’odeur devient familiĂšre.

A la tombĂ©e de la nuit, une fois dans notre cabane, protĂ©gĂ©s tant bien que mal par la moustiquaire que nous avions apportĂ©e, on comprend vite que la jungle ne dort pas. Les insectes bourdonnent. Les singes hurleurs lancent leurs cris graves au loin. Des bruissements surgissent sans prĂ©venir. On ne sait jamais si c’est un lĂ©zard, un rongeur, un serpent
 ou simplement une branche qui tombe.

Il fait chaud. TrĂšs chaud. L’air est humide. Les moustiques trouvent toujours un passage. Et pourtant, au bout de quelques nuits, le corps s’adapte. Les bruits deviennent un fond sonore. Le bois devient normal et le confort change de dĂ©finition.

Ça y est. Nous faisons un peu partie du village. Nous ne sommes plus isolĂ©s. Nous nous intĂ©grons au paysage.

Chasse, pĂȘche et sang dans l’eau

La chasse n’est pas une activitĂ© folklorique ici. C’est la base.

La premiĂšre fois que nous sommes partis Ă  la chasse avec les waoranis, c’était de nuit en barque. Un Waorani tenait le fusil. Deux autres Ă©clairaient les berges avec de puissantes lampes. Nous Ă©tions Ă  l’arriĂšre de la pirogue, silencieux. Le fleuve Ă©tait noir, les rives Ă©paisses. On scrutait les reflets dans l’obscuritĂ©. Soudain, une tir dans un Ă©clat de dĂ©tonnation. Un pĂ©cari avait Ă©tĂ© touchĂ© sur la berge, mais il s’est enfui dans la forĂȘt. Nous avons accostĂ©. Le chasseur est parti seul Ă  sa recherche. Puis plus rien, plus un bruit. Dix minutes d’attente dans une quasi-obscuritĂ©, entourĂ©s par la jungle dense et invisible. Aucun son, juste l’impression d’ĂȘtre minuscules. Et puis il est revenu, le pĂ©cari mort dans les bras. Il sera mangĂ© le lendemain.

Une autre fois, nous avons vu le chef partir avec sa grande sarbacane. Il est revenu, fier, avec un cochon sauvage sur les Ă©paules. Il a dĂ©posĂ© l’animal au sol et a utilisĂ© les lianes vĂ©gĂ©tales qui servaient Ă  attacher les pattes pour fouetter lĂ©gĂšrement quelques enfants qui riaient autour de lui. On nous a expliquĂ© que c’était un rituel destinĂ© Ă  transmettre “l’esprit de la chasse”. Ces gestes peuvent surprendre vus de l’extĂ©rieur. Ici, ils s’inscrivent dans un systĂšme de transmission. La chasse n’est pas un loisir : c’est une compĂ©tence, une nĂ©cessitĂ©, un apprentissage.

Un autre jour, en revenant d’une randonnĂ©e, nous avons croisĂ© un groupe de chasseurs. Parmi les animaux rapportĂ©s : un singe et son petit. La femelle avait Ă©tĂ© tuĂ©e. Le petit, vivant, s’accrochait encore Ă  son corps. Ils l’ont ramenĂ© au village pour l’élever. Cette scĂšne nous a bouleversĂ©s. La chasse est nĂ©cessaire : elle n’est ni romantique ni cruelle. Elle est fonctionnelle, intĂ©grĂ©e au cycle de la forĂȘt.

Nous avons aussi pĂȘchĂ© des piranhas dans un lac entourĂ© d’une vĂ©gĂ©tation dense. Du sang de pĂ©cari avait Ă©tĂ© mis de cĂŽtĂ© pour attirer les poissons. La couleur rouge se mĂ©langeait Ă  l’eau brune. Ce jour-lĂ , nous sommes repartis sans rien, mais nous avons vu quelques piranhas fendre le calme relatif de la surface
 et, au loin, quelques yeux de caĂŻmans.

Ensuite, nous sommes allĂ©s nous baigner dans le fleuve qui coulait non loin de lĂ . Se plonger dans cette eau opaque et chaude, sans voir ce qui nous frĂŽle (un poisson, une branche, un serpent peut-ĂȘtre ?), demande une forme de lĂącher-prise


Le danger dans la forĂȘt amazonienne : la vision des Waorani

La forĂȘt est vivante, grouillante, mystĂ©rieuse. Et potentiellement dangereuse. Elle te recouvre entiĂšrement, t’enlace de ses bras verts, au point de presque t’étouffer
 et pourtant, on y ressent une libertĂ© intense.

Nous avons croisĂ© des serpents fer-de-lance. Vu des araignĂ©es banane accrochĂ©es aux troncs. AdmirĂ© des fourmis balle. ObservĂ©, au loin, des yeux de caĂŻmans Ă  la surface de l’eau. Entendu des bruits dans les feuilles sans toujours savoir ce qui s’y cachait. Chaque pas demande une attention particuliĂšre, surtout quand on ne connaĂźt pas le terrain.

Et pourtant… Les enfants circulent seuls. Parfois nus, parfois avec une simple machette Ă  la main. À quatre ou cinq ans, ils partent dans la forĂȘt comme on traverserait une cour d’école. Ils grimpent, coupent, explorent. Leur autonomie est dĂ©concertante. Ce qui nous semble risquĂ© fait partie de leur quotidien.

Un soir, nous avons Ă©voquĂ© les serpents, notamment celui que les Waorani appellent avec une certaine ironie “24 heures” : si tu te fais mordre, tu aurais environ une journĂ©e pour trouver un remĂšde… Mais, nous ont-ils expliquĂ©, tout est dĂ©jĂ  lĂ  dans l’Amazonie. Dans une plante, une racine, une Ă©corce : il existerait toujours une substance capable de guĂ©rir ou ralentir le poison. Rien n’est totalement sans solution. La forĂȘt contient aussi ses propres antidotes.

Le chef nous a dit calmement que le vrai danger n’était pas lĂ . « Le vrai danger, c’est l’homme. » Les compagnies pĂ©troliĂšres, les machines, les routes et la forĂȘt surexpolitĂ©e que l’on dĂ©truit.

Dans cet environnement que nous percevons comme hostile, eux se sentent chez eux. Le danger, pour eux, vient d’ailleurs.

FĂȘte traditionnelle waorani et mariage symbolique au village

Un soir, le village a changĂ© de rythme. Il y avait des prĂ©paratifs dans une grande cabane Ă  l’écart, ouverte aux vents et Ă  la joie de vivre. Les femmes ont sorti des pigments naturels et ont commencĂ© Ă  nous peindre le visage avec prĂ©cision. Des lignes rouges, des motifs gĂ©omĂ©triques, des symboles traditionnels. Pour les femmes, des formes en masque autour des yeux ; pour les hommes, des vagues et des points tracĂ©s sur les joues et le front.

On ne nous expliquait pas tout. On nous faisait entrer dans quelque chose. Peu Ă  peu, les chants ont commencĂ©. Il y avait aussi des instruments, de courtes flĂ»tes en bois aux sons aigus et rĂ©pĂ©titifs. D’abord les femmes ont dansĂ©, tournant en rond comme un seul corps. Leurs mouvements Ă©taient coordonnĂ©s. Puis ce fut au tour des hommes, plus bruyants, plus rythmĂ©s. Nous avons fini par nous intĂ©grer Ă  ces cercles, Ă  ces pas rĂ©pĂ©tĂ©s. Les voix Ă©taient graves ou aigues, presque hypnotiques. Les corps se rapprochaient.

À un moment donnĂ©, plusieurs Waorani sont venus vers nous. Ils savaient que nous Ă©tions en couple et ont proposĂ© de mettre en scĂšne un mariage. Ils nous ont demandĂ© de nous asseoir. C’était trĂšs intimidant.
Nous étions au centre. Les membres de la famille formaient un cercle serré autour de nous. On ne voyait plus que des corps et des visages peints qui chantaient et dansaient. Les chants montaient. Les épaules nous frÎlaient. On sentait la chaleur, la proximité, la force du groupe. Ils ont rejoué une union, à leur maniÚre.

C’était Ă  la fois impressionnant et profondĂ©ment Ă©mouvant. Une façon de nous inclure, de nous montrer que, chez eux, l’union est un acte collectif, communautaire.

Plus tard, dans un moment beaucoup plus lĂ©ger, j’ai sorti le drone. Les enfants n’avaient jamais vu cela. Le petit appareil a dĂ©collĂ© au-dessus du village et leurs rires se sont dispersĂ©s dans l’immense jungle. Ils couraient en dessous, levaient les bras, criaient. J’ai mĂȘme confiĂ© la manette Ă  certains d’entre eux, qui ont tentĂ© de le piloter avec plus ou moins de succĂšs (mais sans casse !)

Le contraste était frappant. Entre traditions et curiosité pour le monde extérieur, entre chants anciens et technologie moderne, quelque chose se rencontrait. Ce soir-là, nous étions plus que des visiteurs.

Bien sĂ»r, nous ne nous faisons pas d’illusions : nous n’étions lĂ  que de passage. Mais cette volontĂ© de nous accueillir, de nous montrer, de nous faire vivre leur fĂȘte et de nous intĂ©grer Ă  ce moment-lĂ  Ă©tait profondĂ©ment touchante. D’une certaine maniĂšre, nous faisions partie du cercle.

Visiter un village waorani : immersion ou intrusion ?

Une question s’est imposĂ©e, surtout lors des premiĂšres heures dans le village. Étions-nous invitĂ©s
 ou Ă©tions-nous une intrusion ?

Au dĂ©but, mon appareil photo est restĂ© dans mon sac. Je n’osais pas le sortir. Tout me paraissait fascinant, mais je ne voulais pas franchir une limite invisible. Ce n’est qu’au deuxiĂšme jour, lorsque nous avions commencĂ© Ă  nous apprivoiser les uns les autres, que j’ai demandĂ© la permission de photographier.

Il n’y a pas eu de gĂȘne. Les choses se sont faites naturellement. Certains posaient mĂȘme, fiers d’une prise de chasse, d’un bijou, d’un jeu improvisĂ©. Il y avait de la confiance. Avant de quitter le village, j’ai demandĂ© explicitement si je pouvais utiliser ces images pour mon blog. Je me suis assurĂ© qu’ils comprenaient bien ce que cela impliquait.

Et pourtant
 Lorsque j’ai publiĂ© certaines photos, les rĂ©actions ont Ă©tĂ© contrastĂ©es. Beaucoup de messages enthousiastes des lecteurs. Mais aussi des commentaires plus agressifs :
« Laissez-les tranquilles ! Ils veulent vivre sans contact ! »

Alors Ă©tais-je lĂ©gitime ? MalgrĂ© leur accord, avais-je le droit d’ĂȘtre lĂ  ? De photographier ? De publier ? Je n’ai pas de rĂ©ponse dĂ©finitive.

Nous n’étions pas un groupe organisĂ©, pas un lodge, pas un projet structurĂ©. Nous faisions partie des premiers Ă  venir dans cette logique d’“alternative”. L’organisation Ă©tait sommaire, le confort inexistant, rien n’était pensĂ© pour adapter leur quotidien Ă  notre prĂ©sence. Pas d’activitĂ©s programmĂ©es, pas d’horaires fixes, pas d’“atelier chocolat” ou de randonnĂ©e calibrĂ©e. Tout Ă©tait spontanĂ©, imprĂ©vu. Cette immersion n’avait rien Ă  voir avec notre expĂ©rience prĂ©cĂ©dente en Amazonie, notamment lors de notre sĂ©jour dans la rĂ©serve de Cuyabeno, beaucoup plus structurĂ© et organisĂ©. Si tu hĂ©sites entre une immersion chez les Waorani dans le Yasuni et un sĂ©jour plus classique Ă  Cuyabeno, nous avons dĂ©taillĂ© les diffĂ©rences sont peut-ĂȘtre les rencontres.

MĂȘme la logistique reflĂ©tait ce tĂątonnement : impossibilitĂ© de les contacter depuis l’extĂ©rieur, erreur de jour pour notre arrivĂ©e, inconfort de la cabane
 Une forme de dĂ©sorganisation qui, paradoxalement, faisait du bien. Rien n’était lissĂ©, rien n’était scĂ©narisĂ©.

Une autre anecdote : le cuisinier waorani. Il avait Ă©tĂ© sollicitĂ© spĂ©cialement pour notre venue. Il prĂ©parait les repas avec sĂ©rieux, mais nous ressentions un lĂ©ger malaise. L’impression fugace d’ĂȘtre les “Blancs” arrivant sur une terre qui n’était pas la leur. Comme si notre prĂ©sence introduisait un dĂ©sĂ©quilibre.

Pour attĂ©nuer cela, nous avons essayĂ© d’aider : alimenter le feu, prĂ©parer la nourriture, participer aux tĂąches. Mais on ne sait jamais vraiment oĂč se placer. Aider peut ĂȘtre utile. Aider peut aussi dĂ©ranger.

Nous Ă©tions, d’une certaine maniĂšre, des pionniers malgrĂ© nous. Une tentative, dans le cadre d’un projet encore balbutiant pour valoriser leur territoire autrement. La famille qui nous accueillait cherchait une alternative au pĂ©trole. Refuser l’argent des compagnies est un choix fort. Mais il faut vivre, nourrir les enfants, du carburant, des outils.

Accueillir ponctuellement quelques voyageurs pouvait ĂȘtre une solution. Montrer que la forĂȘt a une valeur sans ĂȘtre dĂ©truite. Mais cela soulĂšve des questions essentielles.
À partir de quand l’échange devient-il spectacle ?
À partir de quand la curiositĂ© devient-elle consommation ?
Le tourisme peut ĂȘtre une alternative. Il peut aussi devenir une pression supplĂ©mentaire. Tout dĂ©pend de l’échelle, de l’intention et du respect.

Nous ne nous sommes jamais sentis face Ă  une mise en scĂšne forcĂ©e. Ce que nous avons vĂ©cu Ă©tait brut, imparfait, mais sincĂšre. Nous Ă©tions lĂ  avec notre regard, notre appareil photo, notre capacitĂ© Ă  raconter ensuite. Nous sommes repartis avec plus de questions que de rĂ©ponses. Et peut-ĂȘtre que c’est sain.

Les Waorani aujourd’hui : entre traditions et modernitĂ©

Dans le village, deux temporalités coexistent.

L’ancienne gĂ©nĂ©ration vit encore presque entiĂšrement selon les codes traditionnels. Elle parle peu ou pas espagnol. Elle possĂšde une connaissance intime de la forĂȘt. Une maniĂšre d’habiter le territoire sans le questionner. La chasse, les plantes, les rĂ©cits transmis oralement : tout semble inscrit dans une continuitĂ©.

Et puis il y a les enfants. Un professeur envoyĂ© par le gouvernement vient rĂ©guliĂšrement donner cours dans une petite Ă©cole situĂ©e Ă  plusieurs kilomĂštres qui se situe au coeur d’un autre village Waorani. On y apprend l’espagnol, les bases de la lecture, les mathĂ©matiques, et un peu du monde extĂ©rieur. Le gouvernement a mĂȘme fait installer rĂ©cemment quelques panneaux solaires pour que les enfants puissent lire leurs devoirs lorsque la nuit tombe, Ă  la lueur d’une lampe faible qui attire les moustiques.

Les plus jeunes naviguent dĂ©jĂ  entre deux univers. Ils ne posaient pas tant de questions (peut-ĂȘtre par timiditĂ©) mais on sentait la curiositĂ©. Il y avait un tĂ©lĂ©phone portable dans le village. Il ne servait pas Ă  tĂ©lĂ©phoner : aucun rĂ©seau. Mais lorsque Kigui partait quelques jours Ă  Quito, elle en profitait pour tĂ©lĂ©charger des dessins animĂ©s. Alors, face Ă  un Ă©cran de quatorze centimĂštres de diagonale, six petites tĂȘtes se serraient pour regarder le dernier Disney. La scĂšne Ă©tait frappante.

On sent alors que la forĂȘt n’est plus le seul horizon possible. Ce n’est pas une rupture brutale. C’est une bascule lente, discrĂšte, presque imperceptible au quotidien. Mais elle est rĂ©elle.

Les aĂźnĂ©s parlent peu de cela. Le chef et sa femme aiment Ă©voquer le passĂ©, les guerres intestines, la vie d’autrefois, les traditions. Les jeunes, eux, oscillent entre fiertĂ© de leur culture et attrait pour un ailleurs qu’ils imaginent plus confortable, plus moderne.

Que deviendra cette gĂ©nĂ©ration ? Resteront-ils chasseurs ? Deviendront-ils enseignants, guides, employĂ©s des compagnies pĂ©troliĂšres ? Partiront-ils vivre en ville ? Ce qui est certain, c’est que la culture waorani n’est pas figĂ©e. Elle Ă©volue, comme toutes les cultures. Sous pression, sous influence. Par choix aussi.

Quitter le village waorani : le retour Ă  la ville

Le dĂ©part est arrivĂ© sans bruit, plus vite que nous ne l’aurions voulu. Les sacs Ă©taient prĂȘts. La barque nous attendait sur la berge. Le fleuve avait la mĂȘme couleur qu’à l’aller, mais nous ne le regardions plus de la mĂȘme maniĂšre.

Avant de partir, nous avons fait un peu de troc. C’était joyeux et dĂ©tendu. Certains objets que nous avions apportĂ©s Ă©taient de vĂ©ritables trĂ©sors ici, notamment des bottes en caoutchouc et des lampes frontales. Avec mes bottes taille 45, je n’ai pas eu beaucoup de succĂšs
 mais Émilie a pu Ă©changer les siennes contre des bijoux tressĂ©s. J’ai laissĂ© les miennes en cadeau : sait-on jamais ?

Puis il n’y a pas eu de grand discours. Juste quelques poignĂ©es de main, des sourires retenus, des accolades. Les enfants sont restĂ©s sur la rive pendant que le moteur dĂ©marrait. Nous revoilĂ  partis sur l’eau…

Il y avait une tristesse douce. Celle des rencontres qui n’ont pas besoin de promesses. Nous savions que nous Ă©tions venus pour un temps. Eux le savaient aussi. Et pourtant, quelque chose s’était tissĂ©.

Le village s’est Ă©loignĂ©. La forĂȘt a repris sa place, dense, indiffĂ©rente. Je vous Ă©pargne l’obstacle du grand arbre toujours en travers du fleuve, qui n’avait pas bougĂ© d’un millimĂštre. Sur le retard accumulĂ©, sur les bus lents de l’Équateur, pas un mot non plus. Nous sommes partis Ă  cinq heures du matin du village waorani. Nous sommes arrivĂ©s Ă  Cuenca le lendemain Ă  7h30. Juste le temps de prendre une vraie douche. À 8h15, le travail Ă  l’école française de Cuenca reprenait. D’autres enfants. D’autres cultures. D’autres joies.

Nous sommes repartis avec des images, des odeurs de fumĂ©e, des voix graves dans la nuit. Et une question demeure : qui protĂšge rĂ©ellement la forĂȘt
 et de qui ?

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